Carnets

Notes sur l’état du pays

57 pour cent

Notes sur un pays qui vit sur ses réserves

Depuis des jours, un chiffre dont je ne parviens pas à me défaire. Les stockages de gaz allemands sont remplis à 57 pour cent. Il y a un an, ils l’étaient à un peu moins de 77, il y a deux ans à environ 96. Le seuil prescrit est de 80 pour cent au 1er novembre ; les exploitants estiment désormais que l’on atteindra 77 tout au plus. Pour un hiver normal, cela suffit, font-ils valoir chiffres à l’appui. Pour un hiver froid comme celui de 2010, non.

J’ai pris l’habitude – c’est peut-être une déformation professionnelle – de lire ce genre de chiffres non pas comme une nouvelle, mais comme un relevé. Celui qui dimensionne une structure porteuse ne retient pas la charge moyenne, mais la plus forte qu’il tienne pour possible, et il y ajoute encore quelque chose. Ce quelque chose s’appelle la réserve. On ne la voit pas, on la paie, et dans les bonnes années elle passe communément pour du gaspillage. Mais c’est elle qui décide si un hiver rude reste un hiver rude.

J’ai, cette semaine, placé côte à côte quatre de ces séries de mesures.

L’énergie d’abord. Depuis la fin de février, le détroit d’Ormuz est de fait fermé ; en août, le gaz naturel coûtait en Europe environ sept fois le prix américain. La guerre en est l’occasion. La cause est plus ancienne. Pendant des décennies, le gaz est venu de l’Est à bas prix et d’un débit égal, et un stockage plein était, dans ces conditions, un capital mort. La prévoyance n’était pas rentable. On y a renoncé, en toute logique.

Puis l’argent. En mars 2025, le Bundestag a voté 500 milliards d’euros pour les infrastructures, répartis sur douze ans. Sur les 100 milliards destinés aux Länder et aux communes, 505 millions étaient arrivés à la fin de juin : 0,5 pour cent. Les communes font état, entre-temps, d’un déficit record de près de 32 milliards. On pourrait formuler ce paradoxe : nous avons de l’argent qui ne s’écoule pas, et du gaz qui n’afflue pas.

Il serait commode d’y voir une simple incapacité. Mais ce n’est pas cela. L’argent ne s’écoule que lorsqu’une facture devient exigible ; la facture ne devient exigible qu’une fois l’ouvrage bâti ; on ne bâtit qu’une fois les plans établis, l’appel d’offres lancé, l’autorisation accordée. Le goulet d’étranglement n’est pas la caisse, c’est le service de l’urbanisme, ce sont les services techniques, c’est l’entreprise qui accepterait volontiers le marché et n’a pas le personnel pour l’exécuter.

Ce qui m’amène à la plus grande réserve que ce pays ait jamais possédée. Près de 20 millions de personnes appartiennent aux classes d’âge pleines nées entre 1954 et 1969. Elles ont payé la réunification, rempli la caisse des retraites, tenu les administrations. Maintenant, elles s’en vont. Année après année, quelque 1,3 million de personnes atteignent l’âge de la retraite, tandis que 800 000 jeunes leur succèdent. L’écart d’un demi-million est la hauteur de marche d’un escalier qui descend jusqu’en 2036. Au bout, le marché du travail ne dispose plus, au lieu de 55, que d’un peu plus de 51 millions de personnes. En 2024 encore, on escomptait une croissance jusqu’à 85 millions d’habitants. Cette hypothèse, elle aussi, s’est révélée quelque peu prématurée : en 2025, la population a diminué pour la première fois depuis longtemps.

On connaissait ces chiffres depuis des décennies. C’est là ce qui est proprement remarquable.

Enfin, la politique. Le 6 septembre, l’AfD a obtenu 43,8 pour cent en Saxe-Anhalt. Deux semaines plus tard, en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, la CDU, avec 4,9 pour cent, n’a pas franchi le seuil électoral, pour la première fois dans l’histoire de la République fédérale. À Berlin, Die Linke est devenue la première force avec 25,7 pour cent ; le SPD en a obtenu douze. À l’échelle fédérale, le dernier sondage donne la CDU/CSU et le SPD réunis à 33 pour cent. En 1976, ils en totalisaient ensemble 91.

Le lundi qui a suivi le scrutin, le chancelier s’est présenté devant la presse au siège du parti. Il a dû s’y reprendre à trois fois avant de se faire entendre ; la sonorisation était défaillante. Puis il a parlé d’une profonde césure. Personne ne l’a contredit.

J’ai essayé d’y voir clair dans ces quatre séries, et je suis resté accroché à un détail anodin : la grammaire. Qu’on relise les communiqués de ces derniers mois, dans leur ton froid, administratif. Les fonds ne se sont pas écoulés. Les stockages ne se sont pas suffisamment remplis. Les baby-boomers partent à la retraite. Le centre s’érode. Dans ces phrases, quelque chose se produit, et personne n’agit. Le pays y apparaît comme l’objet d’un effet, non pas comme son auteur : il entre en crise, il subit un choc, il est saisi par des évolutions.

Il me semble que cette grammaire est plus efficace que n’importe quelle excuse. Elle disculpe sans que personne ait à mentir. Mais elle a son prix. Qui parle de soi au passif sera, à la longue, gouverné au passif.

Il est attesté qu’on peut faire autrement. En 2022, un terminal de gaz naturel liquéfié a été rendu opérationnel à Wilhelmshaven en moins de 200 jours. Après la découverte de drones à l’aéroport de Leipzig/Halle, en août, il a fallu six jours pour que l’unité anti-drones de la police fédérale soit portée à 300 agents spécialisés répartis sur huit sites. L’indice ifo du climat des affaires a progressé aujourd’hui pour la cinquième fois consécutive et atteint son plus haut niveau depuis plus de trois ans. Ce pays sait agir. Il répugne seulement à le faire avant d’y être contraint.

Et une réserve se remplit. En Saxe-Anhalt, 77,8 pour cent des électeurs sont allés voter ; cinq ans plus tôt, ils étaient 60. En Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, la participation est passée d’un peu moins de 71 à 78 pour cent. Les citoyens sont devenus non pas indifférents, mais impatients. L’indifférence serait la fin d’une démocratie ; l’impatience lui adresse une exigence. Qui ne lit dans cette exigence que de la colère et se retranche devant elle gaspille la seule réserve qui augmente à présent.

Ce n’est pas une particularité allemande, seulement sa manifestation la plus nette. L’écart de prix sur le gaz frappe tout le continent ; à Bruxelles, les ministres des Affaires européennes négocient ces jours-ci le cadre financier jusqu’en 2034. C’est là aussi, à y regarder de près, une négociation sur des réserves.

Pour l’hiver qui vient, je vois trois cas de figure.

Le premier : l’hiver est doux, les stockages suffisent, la coalition s’accorde le 7 octobre sur un compromis qui ne fait mal à personne et ne change pas grand-chose. On respire. C’est, je le crains, le cas le plus probable. C’est aussi le plus dangereux, parce qu’il n’enseigne rien.

Le deuxième : l’hiver est aussi froid qu’en 2010, les combats se poursuivent dans le Golfe, et dans l’un des postes électriques où l’on a découvert ces dernières semaines des engins explosifs, l’issue est moins heureuse. Il manque alors des volumes de gaz en janvier et en février. Un centre épuisé, méfiant, doit dès lors administrer une pénurie qu’il a lui-même contribué à provoquer. Ce n’est pas probable. Mais c’est possible, et les réserves sont précisément faites pour le possible.

Le troisième : on prend la situation pour ce qu’elle est, une épreuve de charge que l’on n’a pas choisie et que l’on peut soutenir. On traite le service de l’urbanisme avec la même urgence que le terminal en 2022. On dit aux plus âgés ce qu’ils savent de toute façon, et aux plus jeunes ce qu’on leur doit. On parle de nouveau, en un mot, à l’actif.

Je ne sais pas lequel de ces cas se réalisera. Je surestime peut-être l’urgence ; les exploitants des stockages sont plus calmes que moi. Ce que je perçois dans le pays n’est pas de la panique. Plutôt une sorte de lassitude qui se prend pour de la sérénité. Mais je suis à peu près certain que la question n’est pas de savoir si l’Allemagne a les moyens. Elle les a. La question est de savoir si elle se conçoit encore comme le sujet de ses propres phrases.

Le niveau des stockages est, tandis que j’écris ces lignes, de 57 pour cent. D’ici au 1er novembre, il reste 38 jours.