Vendredi 25 septembre 2026 · Page 3 · Traduit de l’allemand
C’est bien pour ça que nous sommes là
La semaine dernière, on a appris quel jugement l’autorité de protection des données de Hambourg porte sur une paire de lunettes. Une monture en matière plastique, pesant à peine plus de 50 grammes ; dans la branche, une caméra de douze mégapixels, et avec elle cinq micros et une petite diode électroluminescente qui s’allume tant que dure l’enregistrement. L’autorité est arrivée à la conclusion que le consentement des personnes filmées avec de telles lunettes ne pouvait, en pratique, guère être recueilli ; la caméra était trop discrète, la lumière à peine visible. Le fabricant EssilorLuxottica a vendu en 2025 plus de sept millions de paires de ces lunettes, soit en moyenne un peu plus de 19 000 par jour. D’après la presse, les ventes ont encore triplé au premier semestre de cette année. Meta, qui fournit la technique, aurait suggéré de porter la production, d’ici la fin de l’année, à 20 millions d’unités par an, et, si la demande le permettait, à plus de 30.
Ce qui est remarquable dans ces lunettes, ce n’est pas la caméra. Les appareils de prise de vue existent depuis bientôt 200 ans, et des caméras de surveillance sont suspendues dans les centres-villes d’aussi loin que je me souvienne. Ce qui est remarquable, c’est ce qu’il peut advenir des images. Une caméra de 1990 enregistrait sur une bande que personne ne regardait ; au bout d’une semaine, la bande resservait. La surveillance a toujours comporté deux opérations, l’enregistrement et le dépouillement, et la seconde a toujours été le goulet d’étranglement. On pouvait capter davantage qu’on ne pouvait lire. Ce goulet d’étranglement a disparu. Aujourd’hui, chaque image, chaque piste sonore peut être lue par une machine qui comprend ce qu’elle voit et entend, et qui ne se fatigue pas.
Il faut ici distinguer deux choses que le débat public confond volontiers. La première est la collecte des données sur lesquelles les machines apprennent. Les modèles de langage de ces dernières années ont appris à partir de l’internet public, de livres, de forums et de code informatique. Mais des machines appelées à agir dans le monde physique, des robots, des véhicules, des lunettes qui expliquent à leur porteur ce qu’il a devant lui, ne peuvent apprendre dans des textes comment une main saisit une assiette. De telles données ne figurent nulle part. Elles n’existent qu’à partir du moment où quelqu’un mesure. La seconde est la surveillance au sens ancien : le désir des États et des entreprises de savoir ce que font les gens. Elle est aussi vieille que l’État. La seule nouveauté est que son exploitation est devenue bon marché. Ce sont deux opérations distinctes, aux fins distinctes. Mais elles ont besoin des mêmes appareils, et toute caméra installée pour l’une peut servir à l’autre.
D’abord la collecte. Dimanche, la radiodiffusion australienne a consacré un reportage à Mohamad Dunggio, 23 ans, de Gorontalo, dans l’île de Sulawesi. Il s’attache son téléphone sur le front et se filme en faisant la vaisselle, quatre heures durant, à raison de trois à dix dollars de l’heure, pour le compte de trois sociétés, en Argentine, en Inde et aux États-Unis. Ces images doivent enseigner à des robots humanoïdes la manière dont bougent des mains humaines. Un seul négociant en données, la société australienne Appen, recueille ainsi, selon ses propres indications, quelque 60 000 heures de vidéo par mois, auprès d’environ 5000 fournisseurs dans le monde entier. « Je trouve que c’est bien », dit Dunggio. « Pas besoin d’expérience. » Ce n’est pas de la surveillance. C’est un travail de données rétribué, volontaire, mal payé, mais convenu. Il faut en prendre note, car cela comptera par la suite.
Les lunettes se situent un degré plus bas. Leur porteur a donné son consentement, les personnes qu’il regarde, non. Les enregistrements aboutissent d’abord sur son téléphone ; ils parviennent au fabricant lorsque le porteur demande à l’intelligence artificielle intégrée ce qu’il est en train de voir. Mais c’est pour cela que les lunettes ont été conçues. Il en va de même des pendentifs qui écoutent toute la journée et font un journal de ce qu’ils ont entendu : en juillet 2025, Amazon a racheté le fabricant d’un tel appareil, en décembre, Meta celui d’un autre. Dans les cabinets médicaux, des logiciels enregistrent la conversation entre le médecin et le patient pour en rédiger le compte rendu, dans les entreprises chaque visioconférence. Le besoin qui est derrière tout cela se laisse chiffrer. Les quatre plus grands groupes technologiques américains entendent investir cette année, ensemble, quelque 700 milliards de dollars dans des centres de données, près de deux milliards par jour. L’internet public a été, pour cette puissance de calcul, lu à peu près jusqu’au bout, et le monde physique n’y a jamais figuré. La chasse ne vise donc plus les stocks, mais les capteurs.
Ensuite la surveillance. La société américaine Flock Safety exploite des caméras qui lisent les plaques d’immatriculation, selon ses propres indications dans plus de 6000 communes, avec plus de 20 milliards de véhicules relevés par mois ; elle demande 2400 dollars par caméra et par an, et a été valorisée en avril à 8,4 milliards de dollars. En Chine, selon une estimation de l’Australian Strategic Policy Institute, on compte jusqu’à 600 millions de caméras de surveillance. Le marché mondial de la vidéosurveillance est estimé, pour cette année, entre 90 et 95 milliards de dollars ; il s’y vend environ 130 millions de nouvelles caméras en réseau, quatre par seconde. Pendant que l’on lit ce paragraphe, il s’en ajoute, grosso modo, 250. Le chiffre d’affaires de Palantir, dont le logiciel permet aux administrations et aux armées d’exploiter de grandes masses de données, a progressé de 93 pour cent au deuxième trimestre. Les services de renseignement américains ont demandé pour l’exercice budgétaire en cours 115,5 milliards de dollars, soit plus de 60 fois ce que le Service fédéral de renseignement (BND) reçoit cette année. Et la Bundeswehr s’est assuré en décembre dernier, pour 1,7 milliard d’euros, l’accès à quelque 40 satellites radar qui voient à travers les nuages et de nuit ; d’ici 2030, au moins 30 milliards d’euros doivent être consacrés à l’espace militaire. C’est du renseignement, non pas de la collecte de données pour des modèles. Mais ces images-là aussi sont désormais lues par des modèles.
En Allemagne, on sait d’expérience ce qu’est la tentative de tout savoir. Dans les archives de la Stasi s’alignent 111 kilomètres de dossiers. Le ministère de la Sécurité d’État employait, au 31 octobre 1989, exactement 91 015 collaborateurs permanents et dirigeait, à la fin, près de 190 000 collaborateurs officieux, pour un pays de seize millions d’habitants. Le 31 août 1989, Erich Mielke réunit à Berlin-Lichtenberg les chefs de ses administrations de district. Il voulait savoir où en était le pays. « Est-ce que demain, c’est le 17 juin qui éclate ? » demanda-t-il. Le colonel de Gera le rassura : « Il n’aura pas lieu demain, il n’aura pas lieu du tout, c’est bien pour ça que nous sommes là. » 70 jours plus tard, le Mur tomba.
On tire d’ordinaire de cette histoire la conclusion consolante que la surveillance étouffe sous sa propre masse. La Stasi amassait plus qu’elle ne pouvait lire, et ce qu’elle lisait, sa direction ne voulait pas l’entendre. Cela est, pour autant que je puisse en juger, exact. Un État qui voit tout n’apprend rien de ce qu’il ne veut pas entendre. Mais la première partie de cette consolation ne vaut plus. Le goulet d’étranglement sur lequel la Stasi échoua, c’étaient des hommes qui lisaient des dossiers. Une machine lirait 111 kilomètres, s’ils existaient sous forme numérique, en une fraction du temps qu’il aurait fallu à l’appareil. Savoir si, ce faisant, elle comprend aussi, et si ses maîtres veulent entendre ce qu’elle comprend, c’est une autre question. On ne peut plus, en tout cas, compter sur le flot pour paralyser l’appareil.
Se pose ainsi la question qui m’occupe depuis des jours : comment une démocratie pourrait-elle tenir, si elle n’a pas le droit d’espionner ses citoyens et que ses entreprises ne l’ont pas davantage ? La situation est plus inconfortable qu’on ne veut bien l’admettre en Europe. La Chine a 600 millions de caméras et aucune autorité indépendante de protection des données. Des entreprises américaines vendent leurs appareils à Hambourg. Depuis le 27 mai 2025, Meta entraîne ses modèles sur les contributions publiques des utilisateurs européens, à moins qu’ils ne s’y soient opposés ; la cour d’appel de Cologne avait rejeté quatre jours plus tôt une demande en référé dirigée contre cette pratique. La retenue européenne signifie, pour une bonne part, simplement que des données européennes sont collectées par d’autres, selon un autre droit. Mais la question de savoir si l’on peut suivre n’a pas de sens tant que l’on ne dit pas sur quel terrain. Je vois trois compétitions, et elles appellent des réponses différentes.
La première porte sur les capacités des machines. Ici, le désavantage est moindre qu’il n’y paraît. Autant qu’on puisse le discerner aujourd’hui, les modèles les plus performants sont nés non pas de données de surveillance, mais de textes publics, de code informatique et de tâches dont la solution se laisse vérifier ; les modèles chinois qui ont surpris le monde l’an dernier devaient leur force à un usage économe de la puissance de calcul, non au nombre des caméras. Là où les machines auront besoin, à l’avenir, de données du monde physique, Dunggio montre la voie qu’une démocratie peut suivre elle aussi : on peut acheter ces données au lieu de s’en emparer. La question est alors non pas l’autorisation, mais le prix, et le prix est abordable. L’autocratie possède toutefois une avance, et l’on ne devrait pas la minimiser. Une étude très citée de plusieurs économistes a montré que des entreprises chinoises de reconnaissance faciale ayant reçu des commandes des services de sécurité développaient ensuite davantage de logiciels commerciaux ; l’État les subventionne par des commandes et par des données. C’est une avance véritable. Elle se situe dans une discipline où l’on ne voudrait pas être en tête.
La deuxième compétition porte sur la sécurité, et il serait ici malhonnête de prétendre que les démocraties renoncent à la surveillance. Elles n’y renoncent pas. La Bundeswehr achète des satellites, le BND écoute, et, après tout ce que l’on a pu apprendre cette année sur le ciel de Leipzig et de Wunstorf, je tiens cela pour nécessaire. La différence réside dans la direction et dans le contrôle. Le 19 mai 2020, la Cour constitutionnelle fédérale a jugé que le BND est lié par les droits fondamentaux même lorsqu’il surveille des étrangers à l’étranger ; depuis 2022, un Conseil de contrôle indépendant composé de juges examine ses mesures. Cela rend le service plus lent. Cela ne le rend pas aveugle. La tentation est ailleurs. Le 30 avril, le ministre fédéral de l’Intérieur a fait adopter par le cabinet deux projets de loi qui autoriseraient l’Office fédéral de police criminelle et la police fédérale à exploiter de manière automatisée, au moyen de l’intelligence artificielle, de grandes masses de données et à comparer des visages avec des images tirées d’internet ; cinq Länder utilisent déjà le logiciel de Palantir ; la conservation des adresses IP est débattue au Bundestag, à la troisième tentative. Rien de tout cela ne fait de la République fédérale un État de surveillance. Mais cela montre la direction vers laquelle pousse la compétition. Le danger n’est pas que la démocratie perde face à l’autocratie parce qu’elle surveille trop peu. Le danger est qu’elle gagne en lui devenant semblable.
La troisième compétition porte sur les marchés qui se bâtissent sur les données, et c’est dans la médecine qu’elle se montre le plus nettement. Ce pays possède ici une formule que l’on prend communément, à tort, pour une interdiction. En mai 1939 eut lieu dans le Reich allemand un recensement, dépouillé au moyen de machines à cartes perforées ; une fiche complémentaire interrogeait sur l’ascendance juive des grands-parents. On savait ensuite qui habitait où. C’est dans ce contexte que la Cour constitutionnelle fédérale se prononça, le 15 décembre 1983, sur le recensement que projetait la République fédérale et créa le droit à l’autodétermination informationnelle : le citoyen devait pouvoir savoir qui sait quoi sur lui, quand et à quelle occasion. L’arrêt n’empêcha pas le recensement. Celui-ci eut lieu en 1987, selon des règles nouvelles. La démocratie ne renonce pas aux données. Elle les lie : à une finalité, à une instance que l’on connaît, et à la possibilité de s’y opposer.
Cette formule sera mise à l’épreuve dans quelques semaines, et il faut la décrire honnêtement. Fin octobre, les premières données du dossier médical électronique doivent parvenir, sous forme pseudonymisée, au Centre de données de recherche en santé, d’abord les listes des médicaments prescrits. Celui qui n’en veut pas doit s’y opposer. C’est la même procédure que celle que j’ai déplorée plus haut à propos de Meta, et, avec huit pour cent d’utilisateurs actifs, on ne saurait guère reconnaître un assentiment dans le silence des autres. Il ne faudrait pas appeler cela un assentiment. C’est de la tolérance. La différence ne réside pas dans la case cochée, mais dans tout ce qui a été bâti autour. La transmission a été décidée non pas par une entreprise qui invoque son propre intérêt légitime, mais par le Bundestag, dans une loi. Les données sont conservées par une autorité fédérale qui examine chaque demande ; ne sont admis que les projets utiles aux soins ; l’exploitation a lieu, en principe, dans un environnement sécurisé, d’où les données brutes ne sortent pas. Celui qui tient tout cela pour une erreur peut voter contre le député qui l’a décidé. Contre un conseil d’administration en Californie, il ne peut pas voter. Que cette voie puisse produire des données de rang mondial, le Danemark le montre, qui tient depuis 1968 un registre des personnes par lequel on peut relier, pour la recherche, des données de santé, d’éducation et de revenus. La légitimité y réside non pas dans le consentement de chacun, mais dans la procédure.
Restent les lunettes. J’ai été un temps enclin à croire que la protection des données de ce pays, apprise à l’école de deux dictatures, n’était dirigée que contre l’État. C’est inexact ; le règlement général sur la protection des données lie tout autant les entreprises et les particuliers, et l’autorité de Hambourg examine justement un cas privé. La lacune est plus étroite et plus déplaisante. Le règlement ne s’applique pas aux activités strictement personnelles ou domestiques, et là où il s’applique, on ne saurait le faire respecter au café. Aucune autorité ne peut surveiller chaque table voisine. Ici, la surveillance ne vient pas d’en haut, mais d’à côté, et elle se meut dans l’intervalle qui sépare une loi en vigueur d’une réalité qu’elle n’atteint pas. L’issue se trouve, si je vois juste, non pas chez le porteur, mais chez le fabricant. On ne peut contrôler des millions de porteurs, mais fort bien une poignée de fabricants : avec quelle netteté brille la lumière, si les images sont analysées sur l’appareil ou sur des serveurs lointains, ce qui est activé sans choix exprès. Avec le marché intérieur, l’Europe a le pouvoir de fixer de telles règles. Elle en a usé pour les chargeurs. Elle pourrait en user pour les caméras.
Aux États-Unis, selon le décompte d’une association de défense des droits civiques, 93 villes et comtés ont résilié, rien qu’au mois d’août, leurs contrats avec Flock Safety. Cela ne change rien à un marché qui écoule cette année 130 millions de caméras. Mais cela montre où se trouve le levier dans une démocratie : là où une commune signe un contrat, elle peut aussi le résilier, et un conseil municipal doit rendre des comptes à ceux que l’on filme. Mielke avait 91 015 collaborateurs pour écouter, et il n’a rien entendu. Une démocratie a, malgré toute sa lenteur, des élections, des tribunaux, une presse et des autorités qui examinent de près une paire de lunettes.
L’Europe ne gagnera pas la course à la plus grande quantité de données, et elle ne devrait pas la courir. Sa chance réside dans quelque chose de plus sobre : acheter des données là où d’autres s’en emparent ; surveiller au-dehors et contrôler au-dedans ; ouvrir l’accès aux données de santé par la loi plutôt que par des conditions générales ; lier les fabricants, puisqu’on ne peut lier les porteurs. Rien de tout cela n’est une garantie. C’est plus cher et plus lent, et si cela suffit, je ne le sais pas. Mais c’est la seule voie au terme de laquelle on soit encore ce que l’on voulait défendre.
C’est bien pour ça que nous sommes là, dit le colonel de Gera. Il pensait à l’appareil. Dans une démocratie, la même phrase désigne ceux qui peuvent s’opposer.