Carnets

Notes sur l’état du pays

1,44 million de fichiers

Il se produit ces jours-ci à Berlin un événement dont on mesure à peine l’ampleur. 1,44 million de fichiers de l’administration ont été publiés sur le darknet, 5,8 téraoctets au total. Le groupe de pirates avait exigé 30 bitcoins, soit environ deux millions d’euros ; le Sénat berlinois a refusé de payer. Désormais circulent des copies de pièces d’identité, des bulletins de salaire et des registres d’adresses dans un espace que l’État, purement et simplement, ne contrôle pas.

Le vendredi de la semaine passée, on a découvert près de la base aérienne militaire de Wunstorf, en Basse-Saxe, les débris d’un drone. Ils ressemblent aux pièces saisies en août après l’incident de Leipzig. Le parquet fédéral examine les liens entre ces faits ; on soupçonne communément le renseignement militaire russe d’être derrière ces opérations. À première vue, ce sont deux sphères entièrement distinctes : l’une physique, l’autre numérique. Mais les deux incidents révèlent la même chose. Ils mesurent la perméabilité des frontières.

J’ai pris l’habitude de considérer l’architecture d’un État comme celle d’un bâtiment. Une administration était autrefois un espace construit, protégé par des portiers, des caves d’archives sans fenêtres et des portes d’acier. Qui voulait consulter les données des citoyens devait les franchir ; on pouvait arpenter la sécurité et la toucher. Aujourd’hui, les archives sont invisibles. On a remplacé les gardes par des mots de passe et les murs par du code. On tenait cela pour moins coûteux et plus efficace. Mais c’était avant tout plus vulnérable.

Le montant de la rançon exigée est révélateur : deux millions d’euros. Pour le budget d’un Land, c’est une somme qui ne pèse guère. Pourtant, on ne paie pas les maîtres chanteurs ; c’est un principe de l’État de droit, et il se conçoit. Ce sont toutefois ceux dont les données ont été divulguées qui supportent désormais les conséquences de cette attitude. Des cabinets d’avocats spécialisés dans la défense des consommateurs multiplient déjà les appels à poursuivre le Land de Berlin en réparation d’un préjudice moral. On pourrait formuler ce paradoxe : l’État économise la rançon et paie à la place les avocats.

Hier, les principaux instituts économiques ont présenté leur prévision d’automne. Ils ont doublé leur estimation de la croissance pour cette année, la portant à 1,3 pour cent ; l’économie allemande se montrerait plus robuste qu’on ne le pensait au printemps. Ces chiffres rassurent. Mais ils masquent une asymétrie qui ne figure dans aucun bilan. Un pays qui écoule ses biens industriels dans le monde entier, mais ne sait pas protéger ses registres les plus intimes, bâtit sur des fondations dont il n’a plus lui-même la vue d’ensemble.

Qu’on lise les déclarations des autorités, dans leur ton froid, factuel. Les données auraient été dérobées. On aurait exclu tout paiement. Les citoyens seraient désormais appelés à la vigilance. L’administration allemande possède une routine remarquable dans l’art de mettre la responsabilité au passif. Dans ces phrases, l’État ne se présente pas comme une puissance protectrice, mais comme un sinistré parmi d’autres. Il succombe à une attaque, il renvoie aux services compétents, il exprime ses regrets. Ce qui reste à la fin, ce n’est pas le désespoir, c’est plutôt une sorte d’ensablement administratif.

Je calcule : 5,8 téraoctets, c’est une grandeur abstraite. Imprimés sur papier, ils rempliraient de rayonnages un bâtiment entier, allée après allée, de la cave jusque sous le toit. Ces papiers n’ont pas été perdus ; ils ont seulement cessé d’être exclusifs. Ils appartiennent désormais à quiconque les copie.

Le drone de Wunstorf et la fuite de données de Berlin ont, si je ne me trompe, la même fonction. Ils servent de sondes. Ils vérifient où le matériau cède et comment la société réagit. Au drone, on répond par une enquête de police ; au piratage, on répond par des formulaires de protection des données. Il me semble qu’on a à peine compris la nature de l’attaque. On se défend comme un fonctionnaire qui rédige une note au dossier pendant que les archives brûlent déjà.

La sécurité a longtemps été tenue pour une question de géographie. Or le front ne passe plus à la lisière du pays, mais à travers les serveurs de ses bureaux d’enregistrement. On s’habitue à la perte de la vie privée ; c’est cela qui inquiète.

Le délai fixé par les maîtres chanteurs a expiré. Le dommage demeure.